Les cinq lauréats du 2e concours national de philosophie Éthique et Don d’Organes

Mis à jour le : 11.07.12

L’Établissement français des Greffes, le Ministère chargé de l’Éducation Nationale et le Ministère chargé de la Santé, ont récompensé samedi 22 juin les lauréats du Concours National de Philosophie sur le thème « Éthique et don d’organes ».

A l’occasion du lancement en 2000 du Plan Greffe visant à améliorer l’accès des malades à la greffe d’organes, de tissus ou de cellules, il a été décidé que chaque année une journée serait consacrée à une réflexion sur le thème du don d’organes. Dans cette perspective, le Ministère chargé de l’Éducation Nationale, le Ministère chargé de la Santé, ont organisé, avec l’appui de l’Établissement français des Greffes, un concours sur le thème : « Éthique et don d’organes ».

Le Concours National de Philosophie


Ce concours était ouvert, pour la deuxième année consécutive, aux élèves de classes de philosophie de terminale. Le sujet, « Le don d’organes peut-il relever d’une obligation ? », a été l’occasion d’une authentique réflexion philosophique sur le thème, conduite par des professeurs de philosophie volontaires et dans le cadre du travail normal de l’année scolaire. Un document bibliographique émanant de l’Établissement français des Greffes et pédagogiquement validé a été remis aux élèves inscrits à ce concours. Une première sélection des copies a été effectuée par un jury interacadémique présidé par un inspecteur d’académie-inspecteur pédagogique régional de philosophie. La sélection finale a été effectuée au niveau national par un jury présidé par Mme Menasseyre, inspectrice générale de l’Éducation nationale, doyenne du groupe de philosophie.

Les lauréats
Le concours 2002, qui a eu lieu le 2 mai, a proposé aux élèves de terminale de disserter sur le sujet :« Le don d’organes peut-il relever d’une obligation ? ».
Les lauréats sont :
- 1er prix : Melle Pauline Nadrigny, Lycée Pierre de Fermat - Toulouse - 31
- 2e prix ex-aequo :
Mlles Aline Dunoyer, Lycée des Glières - Annemasse -74
et
Alexandra de Montaigne, Lycée Marcel Pagnol – Athis Mons - 91
- 4e prix : Melle Emmanuelle Dahan, Lycée Marceau - Chartres - 28
- 5e prix : Melle Laurianne Soulié, ENCPB – Paris - 75

Les prix ont été remis par Madame Christiane Menasseyre et le Professeur Didier Houssin, Directeur général de l’Etablissement français des Greffes.

Le premier prix est un voyage pour 2 personnes, d’une semaine à Amsterdam, avec visite à Eurotransplant.
Les deux second prix sont un séjour de 3 jours à Berlin pour 2 personnes.

Les quatrième et cinquième prix sont des bons d’achats Fnac d’une valeur de 230 € par personne.

Copie de la première lauréate au concours 2002

Si le don d’organes relève souvent d’une nécessité vitale pour les personnes qui attendent d’être transplantées, cet acte n’est pas anodin. En effet, nous ne pouvons pas occulter les questions qu’il soulève. Ces questions relèvent du statut ontologique du corps et du rapport que le sujet entretient avec lui. Plus particulièrement, c’est le problème du statut des organes eux-mêmes qui est posé : sont-ils en effet, de simples parties « détachables » de mon corps, ou sont-ils constitutifs d’un tout ? il apparaît bien sûr que le corps n’est pas un objet, comme a tendance à l’oublier la science. Il s’agit de penser le sujet comme un être de « chair et de sang », dont l’intégrité corporelle est inviolable. Dès lors, obliger une personne à faire don de ses organes, n’est-ce pas l’affirmation de la matérialisation du corps par la science et la négation de la personne humaine ? Néanmoins, dans le divorce apparent de la science et de l’éthique, ne peut-on pas trouver un terrain d’entente, Ne peut-on pas voir dans le don l’affirmation d’une solidarité, l’accomplissement de l’obligation morale qu’un sujet responsable et conscient s’est faite ?
En premier lieu, nous ne pouvons nier l’importance du dons d’organes dans la médecine moderne et les vies que des transplantations ont bien souvent sauvées. La greffe (aussi bien de tissus, de cartilages, que d’organes) constitue une avancée considérable dans le domaine de la médecine. Délivrance pour le malade, elle est pratiquée par beaucoup de médecins qui la considèrent comme une nécessité vitale. Certains, comme par exemple, le professeur Cabrol, auteur de « Mes quatre cents greffes cardiaques » ont tout de même tendance à oublier qu’elle n’est pas un acte anodin. En effet, le manque d’organes pose aujourd’hui problème. Certaines personnes sont en attente d’un rein, d’un cœur ou d’un poumon depuis des années. La réticence de certaines familles (dans le cas de la transplantation à partir d’un donneur mort) dénote bien les problèmes que pose le don d’organes, qui vient peut-être mettre en question certains fondements de notre culture mais aussi de notre personne.
Si nous nous tournons vers le corps, vers le cadre strictement biologique, les réactions fréquentes de rejet du greffon nous montrent que le problème de l’identité et de l’altérité est bien posé. En effet, la greffe ne vient-elle pas brouiller les frontières entre moi et l’autre ? Pour répondre à cette question, c’est vers le statut même du corps que nous devons nous tourner. En effet, la greffe met en jeu ce rapport que le sujet entretient avec son corps. Depuis le droit romain, il est admis que le corps n’est pas un objet mais qu’il existe bel et bien une relation entre l’identité personnelle et l’intégrité corporelle.
Le corps est le lien de mon rapport avec le monde, le terrain d’action et de découverte du sujet. Si le corps ainsi indissociable de l’identité du sujet , que penser du statut de l’organe ?
Si le code civil établit le statut du corps humain comme inviolable, il ne précise pas le statut de l’organe. Or, la greffe met justement en jeu ce statut encore flou de l’organe. Est-il partie « détachable » du corps humain, comme auraient tendance à nous le faire penser certains scientifiques, dits "thomistes", comprenant notre corps comme un assemblage décomposable de parties ? Ou bien est-il partie « essentielle » de notre intégrité corporelle, qui ne prend fonction que dans un tout, totalité elle-même en relation avec le sujet, selon la doctrine des scientifiques dits intégristes (ou évolutionnistes) ? La loi, votée en 1994, dite de bioéthique, met assez clairement en évidence le fait que l’homme est un « être de chair et de sang ».
L’organe est bien constitutif d’un tout qui fait aussi l’identité du sujet. Considérer l’organe comme une partie « détachable » du corps humain, indépendante de notre identité, n’est-ce pas ouvrir la voie aux pires déboires de la science ?
Ainsi, si nous considérons bien l’organe comme partie essentielle de l’intégrité corporelle, le problème que pose la greffe est bien réel. Il touche à mon identité même et à la menace que peut représenter une science affranchie de toutes frontières .
Si nous étudions plus précisément les différents cas de prélèvement d’organes, nous voyons bien que la greffe introduit des troubles profonds. Dans le cas du prélèvement sur un donneur vivant, les frontières entre altérité et identité sont bel et bien mises à l’épreuve. Lorsque le donneur est mort, cette frontière n’est pas la seule à être brouillée. Transplanter à partir d’une personne morte, n’est-ce pas finalement « remplacer un organe mort dans le corps d’un vivant par un organe vivant dans le corps d’un mort ». La mort se fait condition de la vie, ce qui entraîne certains « fantasmes » dans notre imaginaire collectif.
Nous voyons ainsi que le don d’organes touche bien à l’identité du sujet qu’elle engage et met peut-être en jeu. Ainsi, il semble que nous devons nous interroger sur la position de la science face à cette identité humaine, face même à l’espèce humaine en général. Cette science, qui comme nous l’avons vu, peut brouiller bien des frontières et des limites a-t-elle des priorités sur la personne ? Peut-elle, compte tenu des questions essentielles , des problèmes que pose le don d’organes, faire de cet acte une obligation ?
On distingue deux courants radicalement opposés face à la question du don d’organes. Un de ces courants, illustré par le Professeur Cabrol que nous avons déjà cité, considère que la greffe est une nécessité vitale… Cette opinion pourrait s’apparenter à une volonté de rendre le don d’organes obligatoire pour une personne décédée dans les conditions requises (mort du cerveau, survie temporaire des organes maintenus par des procédés artificiels). Beaucoup de médecins sont en effet confrontés au manque d’organes disponibles. Certes, comme nous l’avons dit, nous ne pouvons pas nier que la greffe sauve des vies, mais ces personnes semblent éviter de poser les problèmes que pose la greffe. En ne parlant pas des questions de l’identité du donneur, du respect de son corps (et par là de sa personne), ne chosifient-ils pas le corps pour en faire le seul terrain d’investigation de la science ?
Cette critique est menée de façon assez radicale par un autre courant, qui voit dans la greffe la matérialisation de l’homme par les technosciences. Pour eux, la greffe va à l’encontre de certaines valeurs éthiques fondamentales, mises à mal par la science. Dans son ouvrage Ad vitam aeternam, Thierry Jacquet critique bien cette science qui « avance pour avancer » sans prendre en compte la personne humaine. Certaines personnes voient même un danger dans la greffe pour la personne transplantée. En effet, la transplantation va selon eux à l’encontre d’un système de don et de contre-don mis en place par notre société. La greffe engendrerait chez eux une « culpabilité infinie »…
Toutes ces positions bien opposées dénotent le divorce qui a lieu de nos jours entre la science et la culture, l’éthique.
Ces deux positions certainement réductrices, comme nous le verrons par la suite, nous permettent d’établir certaines limites essentielles. Si la greffe est un acte scientifique positif, la science ne doit pas perdre de vue qu’elle touche à l’identité même du sujet, que l’organe n’est pas un objet, mais la partie d’un tout qui a un passé, une histoire. Si le don d’organes était obligatoire, non seulement la personne humaine serait « chosifiée » (le rapport entre identité personnelle et intégrité corporelle ne serait pas pris en compte) mais surtout, la personne humaine elle-même serait atteinte. Même si l’obligation ne concernerait qu’une partie matérielle de mon être, cette partie est indissociable de mon « être-au-monde ». Ainsi, me décharger de mes droits sur mon propre corps, n’est-ce pas nier ma propre liberté d’en disposer ? Bien plus, ce genre de pratiques subordonnerait définitivement le corps à la science, ce qui pourrait causer de graves dommages pour l’espèce humaine en général. Car même si ce système de don obligatoire reste dans le cadre bénéfique du don d’organes, il contribue néanmoins à nous habituer à cette vision d’un corps-objet. Dés lors, cette représentation passée dans les mœurs, la science aurait tous les droits sur l’homme en singulier et sur toute l’espèce humaine. Sur ce point, la législation française déclare un droit d’inviolabilité de la personne humaine, et donc de son corps. On ne peut porter atteinte à ce dernier sans le consentement « présumé » du sujet. N’est-il pas étonnant de voir que ce consentement volontaire peut finalement être décidé sans que le sujet s’exprime clairement ? Le consentement présumé n’est-il pas une forme d’obligation dans la mesure où il délègue aux familles un choix qui engage également la vie d’autrui ? Il semble que ces méthodes soient nécessaires dans la situation où nous nous trouvons : les organes disponibles sont en effet très rares… Mais la préservation de la liberté humaine assurant, dans le cas d’un donneur mort, la dignité du défunt n’est elle pas tout aussi importante ?
Néanmoins, ne pouvons nous pas dépasser le terrain de cette polémique et trouver une articulation entre science et culture, identité personnelle et intégrité corporelle, identité et altérité ? Ce terrain d’entente, nous le trouverons peut-être sur un plan justement culturel et moral… Si nous voulons dépasser ce divorce apparent entre les technosciences et la culture éthique, ne pouvons nous pas nous placer sur le terrain même de notre propre culture ? Revenons sur l’origine de la vision du corps comme un ensemble décomposable de parties d’organes. C’est au XVIIème siècle, notamment avec Descartes, qu’apparaît cette idée d’une étude du corps humain par la décomposition de ces différents mécanismes. Dans cette optique, les organes mis en jeu dans la greffe ne peuvent-ils pas être considérés comme les éléments d’une nouvelle « mise en circulation » au sein d’un tout, à savoir une société humaine et solidaire ? Bien sûr, cette "circulation" n’est pas à comprendre au sens d’un commerce ou d’une quelconque transaction. Sur ce point, les lois dite de bioéthique sont d’ailleurs très claires. Les organes du corps humain ne sont pas considérés comme des objets commerciaux et la gratuité est une des conditions fondamentales des dons d’organes. Mais si cette « circulation » est prise sous l’angle d’un don volontaire, d’un acte solidaire, nous voyons que la greffe ne va nullement à l’encontre de notre culture judéo-chrétienne. Notons d’ailleurs qu’aucune religion n’a condamné le don d’organes (seules les sectes l’ont fait, comme les « témoins de Jéhovah » qui vont même jusqu’à refuser les transfusions de sang…). Ainsi notre culture n’est pas en contradiction avec le don d’organes. Mais pour que ce terrain d’entente soit préservé, il faut justement que cet échange reste de l’ordre du don, c’est à dire d’un engagement volontaire. Ainsi, qui imposerait à toute personne le don de ses organes remettrait en question la valeur fondamentale du don.
Dès lors, comment faire du don d’organe, une réalité suffisamment concrète pour sauver de nombreuses vies ? Nous avons vu la réticence des familles à accepter le prélèvement sur le corps d’un proche. Il semble que la solution se trouve dans un travail de sensibilisation. Tout d’abord, il faut montrer que le don d’organes, du moment qu’il est volontaire, ne met nullement en danger mon identité. Bien au contraire, pas la solidarité et l’engagement qu’il implique, n’est-il pas le lieu où justement s’affirme mon identité et ma liberté ? Dans le cas du prélèvement sur un donneur mort, la personne transplantée garde en elle la marque de cet engagement. Le lien (comme vécu non représenté) que les greffés entretiennent avec le donneur mort est bien l’accomplissement de l’acte réfléchi et responsable du donneur. Donner ses organes prend dès lors une valeur d’obligation. Mais cette dernière n’est plus basée sur la force extérieure qui nierait ma liberté d’engagement. Cette obligation serait morale, réfléchie et décidée par le sujet lui-même, dans une prise de décision libre. Ainsi, il semble que le système des cartes de donneurs gagnerait à être officialisé et qu’une sensibilisation devrait être opérée sur les populations… Ces mesures permettraient alors de dépasser le débat actuel sur les dons d’organes qui oppose les nécessités de la médecine et l’intégrité de la personne humaine…
Cet engagement, qui prend donc la forme d’une obligation morale personnelle, pose tout de même un problème. En effet, dans le cadre du don d’organes à partir d’un donneur vivant, cet engagement est pleinement vécu. Dès lors, rien n’empêche le sujet de se mettre lui-même en situation difficile (par exemple, dans le cas d’un mari donnant à sa femme un de ses reins). Sur ce point, les lois en vigueur sont claires : le sujet est libre de disposer de son corps mais jusqu’à un certain point. Il s’agit d’un principe dit d’indisponibilité. En effet, je ne peut pas mettre en danger ma propre vie en donnant un organe à une autre personne. Ce principe est bien sur fondamental. Il est nécessaire d’éviter d’éventuels débordements. Mais il ne doit pas nous faire perdre de vue que, par le don, s’affirment ma solidarité et ma liberté…
C’est donc sur le plan moral que nous pouvons résoudre le débat qui oppose la science à l’éthique. Mais, face à cette optique du don comme engagement volontaire, la science a aussi à jouer son rôle. En effet, elle doit assurer le suivi psychologique des personnes concernées par la greffe (le don d’organe, comme nous l’avons montré, n’a rien d’un acte chirurgical ordinaire) et prendre en compte l’inviolabilité totale de toute liberté du sujet.
En citant Rabelais, nous pouvons rappeler que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». C’est bien le problème que pose la bioéthique, notamment dans le cadre du don d’organes qui met en jeu, certes, la vie d’autrui mais pareillement ma propre identité. Si mon corps est bien indissociable de cette dernière, une quelconque loi rendant le don d’organes obligatoire irait à l’encontre des libertés individuelles et signerait la subordination du corps et donc de la personne à une science affranchie de toutes limites. Néanmoins, la greffe ne va pas à l’encontre de notre culture et de notre liberté, du moment qu’elle reste volontaire. Comme prise d’engagement et acte de solidarité, elle peut dès lors devenir une obligation morale pour le sujet lui-même. Limitée dans un certain cadre, cette prise de responsabilité renouerait peut-être le dialogue.

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