Des organes animaux chez l’humain : La xénotransplantation au cœur des préoccupations scientifiques et éthiques de demain

Publié le 5 novembre 2024

La Lettre de la biomédecine numéro 5 est consacré à la xénogreffe, sujet au cœur des missions de l’Agence de la biomédecine et dont les derniers développements ont soulevé de nombreuses interrogations.

Qu'est-ce que la xénogreffe?

La xénogreffe (ou xénotransplantation) consiste à greffer chez un être humain un organe ou un tissu provenant d’une autre espèce biologique. L’idée de recourir à des organes animaux pour compenser la pénurie d’organes humains n’est pas nouvelle. Dès le début du XXᵉ siècle, des essais ont été tentés. Cette approche, qui impliquerait de franchir certaines limites entre espèces, fait encore face à d’importants blocages biologiques. En plus des enjeux scientifiques, la xénotransplantation soulève aussi de nombreuses interrogations d’ordre économique, éthique et sociétal.

Pourquoi la xénogreffe présente-t-elle un intérêt ?

Aujourd’hui, un nombre considérable de personnes attendent une greffe d’organe, mais le nombre de donneurs reste limité. En 2024, en France, 6 034 greffes d’organes ont été réalisées grâce à la générosité des donneurs et à l’engagement fort des professionnels de santé. Malgré ces résultats, plus de 22 000 patients restent en attente d’une greffe, et la liste ne désemplit pas. Beaucoup attendent depuis plusieurs mois, parfois plusieurs années, voire décèdent sur la liste nationale d’attente faute de greffe à temps.

Dans ce contexte, l’idée de recourir à des organes d’animaux offre un espoir : élargir le pool de greffons, réduire les temps d’attente, et potentiellement sauver des vies. L’espèce porcine est privilégiée car les organes de porc présentent des proximités anatomiques et physiologiques avec ceux de l’être humain (cœur, rein) et la production est plus facilement gérable qu’avec d’autres espèces.

Les avancées principales

L’amélioration de l’immunologie et des traitements immunosuppresseurs dans les greffes humaines a nourri l’espoir de transposer ces savoir-faire à la xénogreffe.
Le développement des techniques d’édition génomique (notamment le système CRISPR Cas9) a permis de modifier le génome de porcs donneurs afin de réduire les réactions immunitaires humaines adverses.
Dans des modèles animaux (porcs → primates non-humains), on observe désormais des greffes de cœur ou de rein avec survie mesurable sur plusieurs mois (voire près de trois ans pour certains cœurs chez le singe).

Les greffes chez l’humain

Les échecs observés avec les primates non humains, associés à un risque infectieux élevé, ont poussé les chercheurs à abandonner cette piste. Grâce aux progrès de la transgenèse, le porc est désormais considéré comme l’espèce la plus adaptée pour préparer la xénogreffe clinique.

Des greffes ont été réalisées dans un contexte et des cas très particuliers, d’abord chez des patients décédés, en état de mort encéphalique, dont la fonction cardiaque a été artificiellement maintenue, puis chez des patients non éligibles à une greffe. Entre 2021 et 2024, neuf xénogreffes de cœur, rein et foie ont été réalisées sur des patients décédés, aux Etats-Unis et en Chine. Les patients ou leurs proches avaient tous donné leur consentement avant le décès, et les comités d’éthique s’étaient prononcés à chaque occasion.
Chez des patients vivants, cinq xénogreffes compassionnelles dans des cas où aucune thérapeutique conventionnelle ne pouvait être proposée aux patients ont été réalisées à ce jour. Quatre de ces patients sont décédés. Ces interventions restent rares et expérimentales.

Les enjeux pour la France et l’Europe

Le domaine est fortement structuré aux États-Unis, en Chine et dans quelques pays européens. L’Agence de la biomédecine suit ces travaux de près et en évalue les implications.
Les porcs transgéniques ont été principalement développés par des laboratoires de biotechnologie privés à l’étranger jusqu’à ce jour, et leur modèle économique — basé sur des investissements colossaux durant plus de deux décennies — présente des coûts très élevés pour chaque organe, dépassant plusieurs centaines de milliers de dollars.
Le cadre éthique et réglementaire doit être anticipé : acceptabilité sociétale, respect animal, risque infectieux, consentement éclairé du patient receveur, suivi à long terme, attribution équitable des greffons.

Points clés pour la xénogreffe :

  • Potentiel thérapeutique : soulager la pénurie d’organes humains et permettre de nouvelles greffes.
  • Rigidité actuelle : la xénogreffe reste expérimentale, ce n’est pas une solution de routine à ce jour.
  • **Progrès rapides **: la convergence de la génétique, de l’immunologie et de la chirurgie ouvre des perspectives nouvelles.
  • Enjeux éthiques et sociétaux : l’usage d’animaux comme donneurs, le suivi des patients, les risques infectieux, la répartition des greffons, la transparence des procédures et l’information du public sont des dimensions essentielles.

Le rôle de l’Agence de la biomédecine

L’Agence porte une vigilance particulière sur :
• Le suivi des avancées scientifiques, technologiques et cliniques dans le champ de la xénogreffe.
• Les réflexions éthiques, la coopération nationale et internationale, la préparation d’un cadre réglementaire adapté.
• Le dialogue avec les professionnels, les institutions de recherche, les associations et les citoyens afin de favoriser une information claire et pertinente.
• La préparation éventuelle à l’évaluation des protocoles cliniques, si cette voie thérapeutique était autorisée en France.
La xénogreffe représente aujourd’hui une frontière de la recherche en transplantation : elle conjugue promesse — pallier la pénurie d’organes humains — et prudence — de nombreux obstacles restent à surmonter. L’Agence de la biomédecine se tient engagée pour éclairer ce champ, en garantissant un accompagnement rigoureux dans les dimensions scientifiques, éthiques et sociétales.

Pour en savoir plus sur la xénogreffe, découvrez la Lettre de la biomédecine #5